Il dit que tout lui réussit, mais c'est faux : la malédiction de la promiscuité

Il dit qu'il est libre et puissant. Ce n'est que la surface.

Il y a un certain type de personne qui passe d'un partenaire à l'autre comme on change de chaîne à la télé. (J'écris « il » ici, mais ce n'est pas que les hommes). Il est incapable de donner un vrai oui ou un vrai non à une femme. Il laisse les choses floues, vagues, en suspens, pour que le lien entre eux ne s'éteigne jamais tout à fait. Il reste toujours un peu de tension dans le fil. Il se dit que c'est ça, la liberté — il choisit qui compte et quand, et il appelle ça du pouvoir.

Sauf que la nature ne fonctionne pas comme ça. J'ai arrêté de me battre contre les lois plus grandes que moi. Tu peux faire comme si elles ne te concernaient pas, un temps. Elles te rattrapent quand même.


S'engourdir, lentement

Ce que ça lui coûte est difficile à voir de l'extérieur. Ça se cache sous tout le reste : les fêtes, le plaisir, le succès, l'argent, le statut.

Pour passer d'une personne à l'autre, il doit couper quelque chose à chaque fois. Le sexe nous lie — vraiment, dans le corps et dans quelque chose de plus profond que le corps. Alors si tu veux partir facilement et arriver ailleurs sans rien porter avec toi, tu dois tuer le lien avant qu'il ne te retienne. Il y a deux façons de faire ça. Tu juges la personne, tu lui trouves un défaut, tu projette qu'elle n'était pas si spéciale après tout. Ou tu te coupes de ce que tu ressens et tu t'engourdis un peu.

Fais-le assez souvent et ça cesse d'être un choix. Ça devient un réflexe. Tu te mets à écarter le bon chez les gens automatiquement, et c'est là que ça se retourne contre lui : plus il s'entraîne à ne pas croire au potentiel de quelqu'un, moins il arrive à le voir — même quand c'est juste devant lui, même quand c'est immense. Plus il s'entraîne à juger la personne, plus il devient imperméable à tout ce qui est vrai. Au bout d'un moment, personne n'est jamais assez bien. Il tombe en amour vite et en retombe encore plus vite, et il ne reste jamais assez longtemps pour que l'amour puisse vraiment agir sur lui. Ce qui est pourtant toute la raison d'être de l'amour.

Il attend de trouver quelqu'un d'assez pur pour enfin lui faire confiance. Aucune femme ne passe le test, parce que ce qu'il cherche, c'est une innocence qui ne survit pas chez quelqu'un qui a réellement vécu, aimé, et qui s'est fait un peu briser au passage. Alors il continue de chercher, et plus il cherche, plus elle se fait rare.

Et ce qu'il ne sait pas, c'est que ce sont justement ses défauts à elle (ceux pour lesquels il la rejette) qui pourraient l'élever, lui. Il a besoin que ses blessures à elle le blessent en retour, parfois, pour devenir un homme plus fort, plus conscient, plus responsable. Il a besoin de ses blessures comme d'une force qui lui ouvre de nouvelles compréhensions et lui fait développer de nouvelles capacités, pour devenir le leader conscient qu'il est né pour être. C'est le fait de traverser consciemment les épreuves de l'amour qui nous fait développer notre plus grand potentiel. Parce que ça demande d'être à la fois ancré dans sa vérité et sa conscience de soi, et dans l'amour inconditionnel, dans l'espoir et la foi dans le potentiel de l'autre, et dans la lucidité sur ce qui crée les blessures et la dynamique. Ça nous fait voir la réalité plus clairement, et ça nous éloigne des mensonges qu'on se raconte à soi-même. L'amour est le plus grand des enseignants pour devenir de vrais êtres humains. Contourner ses enseignements, c'est se condamner à rester un éternel petit garçon.


Ton corps est fait pour viser ton potentiel

Il y a un vrai mécanisme derrière tout ça, et ça aide de le regarder simplement.

Quand deux personnes s'attirent, une grande partie de l'élan vient de la dopamine (la chimie du désir, de la poursuite, de la prochaine chose). La dopamine adore la nouveauté. Ce qu'il lui faut, c'est un défi. Si on n'arrive pas à vraiment croire au potentiel de son ou sa partenaire d'être « la bonne personne » (celle qui nous mènera le plus loin) alors il faut une nouvelle personne pour rallumer ce sentiment de défi. Ça donne un nouveau but, un nouveau potentiel à conquérir. La dopamine procure un vrai high parce qu'elle nous pousse à travailler vers notre potentiel, à faire des efforts.

Mais à quoi servent ces efforts, s'ils sont sans cesse interrompus par une désillusion (la personne qu'on juge pas « assez bien ») ? Là, il faut recommencer à chercher une autre inspiration « assez bonne ». Et ça continue, en apportant forcément de moins en moins d'émerveillement à mesure qu'on se déçoit encore et encore.

Maintenant, si un vrai espoir et une vraie foi dans son ou sa partenaire (réel ou potentiel) arrivent à se ressentir et à se tenir assez longtemps, ça nous tire vers des efforts constants, qui produisent des résultats beaucoup plus profonds dans notre développement intérieur.

Qu'est-ce qui empêche ça d'arriver ? Toutes les expériences passées qu'on n'a pas digérées comme il faut. Ces expériences, si on s'en était occupé, auraient dû nous mener à de nouvelles questions et à de nouvelles prises de conscience, nous amener à une nouvelle compréhension de l'amour et de nous-mêmes. Au lieu de ça, elles se sont accumulées en nous comme une certitude que « l'amour, c'est compliqué », ou n'importe quelle autre raison qu'on se donne pour cesser de croire au potentiel de la personne devant nous. On se sent dépassé par tous les échecs qu'on a vécus sans jamais vraiment les comprendre, et ça nous a volé la capacité de viser plus haut.

Au fond, la malédiction de la promiscuité, c'est cette capacité même à passer à autre chose sans laisser la douleur nous enseigner un amour plus grand quand les choses tournent mal.


Ton corps est fait pour s'attacher

Seule, la dopamine ne sait pas comment entretenir un feu. C'est l'étincelle, et si on ne la nourrit pas de nouveaux buts, elle s'éteint et on cesse de travailler pour notre potentiel.

La capacité de rester et de voir vraiment plus loin dans le potentiel de quelqu'un est censée venir de deux messagers plus discrets : l'ocytocine et la vasopressine. Elles se libèrent par la proximité, par le toucher, par le sexe surtout, et ce qu'elles font, c'est prendre toute cette énergie de la dopamine (celle qu'on gagne à poursuivre un but) et la fixer sur une seule personne. C'est grâce à elles qu'une personne précise se met à ressembler à un chez soi, au lieu d'être seulement excitante. L'ocytocine t'adoucit envers elle et bâtit la confiance. La vasopressine, chez les hommes surtout, est liée à cette part de l'attachement qui veut rester proche et protéger. Ensemble, elles sont la colle. Elles transforment une belle nuit en un désir d’aller plus loin. En la possibilité de bâtir quelque chose ensemble. De bâtir le potentiel l'un de l'autre.

C'est là que les ennuis commencent pour la personne habituée à la promiscuité. Il garde la dopamine et refuse la colle, parce que ses expériences passées non résolues ont tué en lui la capacité d'espérer. Il poursuit l'étincelle encore et encore, mais chaque fois que la chimie de l'attachement essaie de prendre, chaque fois que son corps commence à s'attacher, il coupe court. Il part trop tôt, ou il devient froid exprès avant que ça prenne. Il fait tourner le circuit du désir à plein volume et affame celui de l'attachement. Du coup, il n'arrive pas à construire de façon constante, d'une manière qui utiliserait les épreuves pour s'élever. Il lui manque cet ancrage stable qui harmonise tous les efforts en un seul ensemble : un grand espoir, avec une seule personne.

Et tant pis si ça se concrétise ou non. Le but n'a jamais été le plus important là-dedans. Le plus important, c'est ce qui se développe en soi à mesure qu'on tend vers ce but extraordinaire. C'est ça, le vrai cadeau, et il est entièrement à nous, parce qu'on a travaillé consciemment pour lui. Alors il faut se rappeler que le but auquel on est appelé avec cette personne nous bénira, qu'il se réalise ou non. Si on s'attache trop au but et à la forme qu'il devrait prendre, on devient aveugle à ses vraies bénédictions. Plus on assimile vraiment ses échecs amoureux passés, plus on réalise qu'ils étaient des bénédictions déguisées. Que ce qui compte vraiment, c'est le potentiel de croissance et de transformation. Que ça vaut tout le reste.

Et le corps s'ajuste à ce qu'on fait le plus. Inonde le système du désir de nouveauté, et il se met à en demander plus : du plus neuf, du plus fort. Juste pour ressentir ce que la première fois lui a donné, sans prendre trop de risque émotionnel. C'est pour ça que la dixième conquête l'excite moins que la première. Pendant ce temps, le signal de l'attachement qu'il n'arrête pas de court-circuiter devient de plus en plus faible. Refuse de ressentir quelque chose assez longtemps et tu perds peu à peu la capacité de le ressentir tout court. La colle ne colle plus.

C'est ça, la malédiction inscrite dans la chimie détournée. Ça va plus loin que de choisir de ne pas espérer et de ne pas s'attacher. Il entraîne son propre corps à en perdre la capacité, si bien que le jour où arrive quelqu'un qu'il pourrait vraiment aimer, la part de lui censée la reconnaître s'est éteinte. Il n'arrive plus à voir au-delà de ses défauts. Il a gardé le high et grillé le récepteur.


Il n'est pas le seul à souffrir, mais c'est lui qui souffre le plus

Je veux être honnête sur le mal qu'on fait aux femmes, parce qu'il est réel. Il va vite. Il lui donne le sentiment d'être choisie, importante, vue. Trop tôt, avant qu'il y ait le moindre sol sous leurs pieds. Alors elle s'ouvre. Puis il lui reproche cette ouverture, comme si elle avait trop donné, trop vite. Quand il devient froid et qu'elle réagit, soudain c'est elle, la compliquée. Elle demande de la clarté et devient « trop dans le besoin ». Elle tient son bout et devient « compliquée », ou « trop ». Son insistance est rebaptisée manipulation, alors qu'elle ne fait que répondre à une porte qui n'arrête pas de s'ouvrir et de se refermer sur elle.

C'est triste pour elle. C'est même dévastateur. Ça lui fait ce qu'il s'est fait à lui-même : ça tue la capacité d'espérer et d'avoir foi en quelqu'un. Parce que quand la désillusion devient trop forte, ça fait trop mal d'avoir foi.

Mais ce que la plupart des gens ne voient pas, c'est ce que ça lui fait, à lui.


En surface, il s'en sort. Il y a peut-être beaucoup de succès, beaucoup de plaisir, toute l'allure d'une belle vie. En dessous, chaque fois qu'il se sert de quelqu'un comme ça, quelque chose se fait grignoter. Il a de plus en plus faim au lieu d'être rassasié. Plus seul. Plus perdu. Il fait un échange, même si personne ne lui en a lu les termes à voix haute : ce qu'il prend à ces femmes se change en une forme de pouvoir, de richesse… et ça le condamne du même souffle.

L'amour est la seule chose qui te donne du positif sans poison caché dedans. Le vrai amour te fait mériter ce que tu reçois en te changeant d'abord, en brûlant en soi ce qui doit partir. Cette partie-là, il n'en veut pas. Il veut la récompense sans le feu, alors il contourne. Et contourner l'amour te dépose droit dans son contraire.

Et soyons honnêtes. Ce n'est pas qu'il ne voudrait pas aimer ou qu'il en serait incapable. C'est qu'il n'a pas réussi à guérir ses blessures d'amour au départ. Il se sent incapable, et pourtant affamé d'amour, alors il ne peut pas s'empêcher de le consommer, et de le brûler.


Ce qu'il n'arrivait pas à voir

Sa résistance à elle n'a jamais été le problème qu'il croyait. C'était la porte. C'était exactement l'épreuve dressée entre lui et le vrai amour qu'il cherche au fond. Chaque fois qu'elle ne cédait pas, elle lui tendait une chance de grandir par l'amour, au lieu de passer par dessus.

Cette porte demande de changer de regard, de regarder ce qu'on a devant soi avec des yeux neufs. De se poser de nouvelles questions.

Il n'arrivait pas à le voir, et c'est presque ça, le plus triste. Le plaisir constant, la jouissance facile, un corps après l'autre. Ça finit par te faire quelque chose à la façon de regarder. Ça construit ce gros sentiment d'autosuffisance, comme si tu n'avais besoin de personne, comme si tu étais déjà plein. Cette plénitude-là est sa propre forme d'aveuglement. Tu cesses de voir ce qui se tient vraiment devant toi.

C'est ça que fait la promiscuité une fois qu'on s'est aussi menti à soi-même là-dessus. La malédiction n'habite pas vraiment dans les corps. Elle habite dans l'histoire qu'il continue de se raconter pour ne jamais avoir à se retourner et regarder tout ça en face. Et comme la plupart des malédictions, celui qui la porte est souvent le dernier à le savoir.


Le vrai cadeau de l'amour, c'est la transformation de soi

Alors qu'est-ce qui lui manque, au fond de tout ça ?

Pas les highs. Ils sont réels, et ils sont beaux, mais ils vont et viennent à leur propre rythme et ils dépendent de l'autre pour continuer de se présenter. Ils reposent aussi sur la femme qui doit se renier elle-même et ses propres besoins pour entretenir un lien, tout en lui permettant d’éviter de faire le Travail nécessaire pour le faire vivre. Ça repose sur une violence qu'on lui fait à elle, et c'est cette violence même qui le condamne. Parce que l'amour ne peut jamais prendre à un autre. Il ne peut prendre qu'à lui-même pour porter ses fruits.

L'amour, quand tu restes dedans et que tu le laisses te travailler, te fait grandir. Ce sont les bouts difficiles qui font ça : la friction, les moments où elle te tend un miroir et où tu te forces à continuer de regarder, l'énigme à résoudre en te posant de nouvelles questions, les fois où tu voulais fuir et où tu as trouvé la régulation du système nerveux qui t'a permis de rester. C'est ça, l'or. C'est ça qui te rend plus régulé. Plus lucide. Plus sage.

Chacun de ces moments te demande de devenir un peu plus que tu n'étais. Tu deviens plus honnête sur qui tu es. Tu te mets à voir la personne en face de toi, au lieu de l'idée que tu te fais d'elle. Tu deviens quelqu'un sur qui on peut compter. Et qui peut compter sur lui-même. Et tu apprends, lentement et souvent maladroitement, à aimer, ce qui est l'essentiel de ce que ça veut dire, devenir un être humain à part entière.

Ce qui en fait le vrai trésor, c'est que personne ne peut te l'enlever. Le high retombe, les circonstances changent, une relation peut finir. Et tu repars quand même plus entier que tu n'es arrivé. Plus capable. Plus apte à bâtir une vie et à vraiment te tenir dedans. L'autre personne a été l'occasion du changement, mais le changement est à toi maintenant, cousu en toi pour de bon.

Vu de l'intérieur, ce n'est pas un petit lot de consolation. Ça se ressent comme une joie profonde qui vaut encore plus cher que les béatitudes de l’Amour, et qui n'a besoin de rien d'extérieur pour continuer d'exister. Tu deviens un canal que l'amour peut traverser, et il se met à te nourrir de l'intérieur : dans ton travail, dans un après-midi tranquille, dans rien de particulier du tout. Ça cesse de dépendre de qui est dans la pièce. Et ça te redonne foi en la Vie. En les choses que tu ne peux pas contrôler.

Et le cadeau inattendu posé par-dessus tout ça : le sexe devient meilleur. Bien meilleur. Une fois que tu as fait le travail intérieur, le corps s'ouvre d'une façon qu'il ne peut tout simplement pas quand tu es encore sur tes gardes. Ça devient nourrissant au lieu d'épuisant, et satisfaisant quelque part bien en dessous de la surface. Le plaisir va plus profond pour la simple raison que tu es enfin entièrement là pour le vivre.

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