La fertilité énergétique de l'intimité, et comment elle varie selon les partenaires

Quand un homme et une femme se rencontrent dans l'amour, quelque chose est conçu. Un regard sur ce que les traditions mystiques ont enseigné, et sur ce que cela signifie pour nous.


Il existe une vieille idée, gardée vivante par des traditions qui ont peu de choses en commun : l'intimité entre l'homme et la femme n'est jamais stérile. Chaque rapport conçoit quelque chose. Parfois, ce peut être un enfant. Mais le plus souvent, c'est autre chose, de plus subtil, et parfois même de plus précieux.

Les kabbalistes, les écoles tantriques du Cachemire et les alchimistes taoïstes sont tous arrivés à une version de cette idée de façon indépendante, et ils s'accordent sur le principe même là où ils diffèrent sur les mécanismes : quand deux personnes s'unissent dans le rapport charnel, l'alchimie de cette rencontre crée quelque chose qui n'existait pas auparavant.

On nous a appris que le sexe était une chose plus simple. Une affaire de plaisir, ou de reproduction, avec beaucoup de gestion entre les deux. Les mystiques, eux, désignaient une troisième chose, plus difficile à nommer, et ils la prenaient assez au sérieux pour bâtir des disciplines entières afin de bien la vivre.


Tous ont vu le sacré dans l'acte sexuel

Dans le Zohar et la kabbale plus tardive d'Isaac Louria, l'union conjugale, lorsqu'elle provient de la bonne intention — la kavanah, une clarté d'intention et un appel —, est comprise comme attirant quelque chose vers le monde. On dit que le couple, dans son lit, reflète une union qui se produit en haut, entre le Saint béni soit-Il et la Shekhinah, la présence féminine de Dieu en exil. Ce qui est conçu n'est pas seulement un enfant possible, mais un flux de shefa, l'abondance divine qui passe par l'ouverture que créent deux amants. Les textes parlent de l'état d'esprit à ce moment-là, et c'est pourquoi ils accordaient tant d'importance à la tendresse, au moment choisi et à l'absence de ressentiment. Le traité médiéval connu sous le nom d'Iggeret ha-Kodesh, la Lettre sainte, le dit : la qualité de la présence façonne ce qui vient au monde.

Le tantra l'enseigne de manière semblable. Dans les traditions shivaïtes du Cachemire, l'union de Shiva et de Shakti n'est pas un symbole de la création. Elle est la pulsation créatrice elle-même — le spanda, par lequel la conscience devient forme. Deux personnes qui entrent dans ce courant avec une certaine conscience entrent dans la vibration qui maintient le monde en création à chaque instant.

L'alchimie intérieure taoïste, elle, s'intéresse aux substances. Le raffinement du jing (l'énergie sexuelle), du qi (l'énergie) et du shen (l'esprit), par la rencontre du yin et du yang, donnerait naissance au shèng tāi (聖胎), l'embryon sacré ou immortel — un corps subtil, formé lentement et porté à l'intérieur du pratiquant. Un enfant spirituel qui vit au-dedans.

Cette intuition se retrouve, fait intéressant, à travers des cosmologies très différentes : l'union sexuelle attire quelque chose depuis les champs énergétiques, et ce qu'elle crée (la richesse, plus d'amour, une intuition… ou plus de chaos, d'illusion et d'attachement) dépend de l'état intérieur des deux partenaires au moment de l'union.


L'amour doit être la semence

Les kabbalistes croyaient qu'un rapport vécu dans la colère, la froideur ou la contrainte attire lui aussi quelque chose, mais depuis ce qu'ils appelaient la sitra achra, l'autre côté, et le nourrit. Un fil se forme aussi, mais il lie, il crée de l'attachement. Une atmosphère naît, mais elle épuise. L'amour est la qualité de la semence. Il détermine si ce qui est conçu crée plus de vie ou plus de chaos.

L'amour demande de desserrer sa propre emprise. Il exige la capacité de laisser aller ses désirs au profit du souhait d'un bien plus grand. C'est le désir de voir l'autre accomplir son propre potentiel. Car il n'existe pas d'amour qui ne profite qu'à une seule personne. L'amour est toujours pour le bien commun. Quand il ne sert que le bénéfice d'un seul, ou même de deux, il est stérile.

Ce qui rend une union énergétiquement fertile, c'est une ouverture qui dépasse le couple lui-même. Les anciens textes diraient que l'abondance doit servir quelque chose au-delà du lit pour couler vraiment.


Alors, qu'est-ce qui peut naître ?

Une partie de ce qui suit vient de sources contemplatives, une autre de la psychologie, une autre encore du simple témoignage de gens qui ont aimé profondément et ont remarqué des choses se produire en eux. C'est une carte de ce que les traditions et les témoignages honnêtes laissent entrevoir lorsque deux personnes se rencontrent dans une réelle ouverture.


Une semence d'inspiration. La charge créatrice reste rarement dans la chambre. Elle a tendance à déborder dans le travail, l'art, les idées, un appétit soudain de créer des projets qui ont du sens.

Une capacité élargie. À partir d'une véritable intimité, on se découvre capable de faire ce qu'on n'arrivait pas vraiment à faire avant : lire l'autre avec plus de justesse, tenir son terrain avec plus de fermeté, ou demander ce dont on a besoin sans s'effondrer. Ce qui était crispé apprend qu'il peut se détendre. Ces effets vont bien au-delà de l'acte. Après une seule rencontre sexuelle pleinement alignée, ce qui est conçu peut vivre en nous pour le reste de notre vie.

Plus d'amour, moins de peur. Une ouverture se crée, par laquelle un peu plus de chaleur et un peu moins de méfiance peuvent devenir ce que nous sommes dans la vie ordinaire. On se voit, d'une certaine manière, plus capable d'aimer sans condition.

La vitalité. C'est le point taoïste sur l'énergie sexuelle comme réservoir de toute l'énergie du système. Si elle est protégée pendant le rapport, l'acte peut laisser une personne avec une énergie renouvelée et vibrante qui dure des semaines, plutôt que la fatigue habituelle d'après l'amour.

Un fil entre deux âmes. Quelque chose lie. Les kabbalistes comme les écoles tantriques prenaient au sérieux le fait que l'union tisse un lien réel, et pas seulement poétique. C'est exactement pour cela qu'ils se méfiaient du sexe sans lendemain. Un lien peut avoir bien des conséquences, et il se forme dans le rapport, que vous l'ayez voulu ou non.

Un moi plus intégré. C'est celui auquel les alchimistes tenaient le plus, et que la psychologie moderne rejoint. Carl Jung voyait dans les anciennes images alchimiques du Roi et de la Reine des représentations d'un mariage intérieur. Leur union, selon sa lecture, produit un « enfant divin » qui est en réalité le Soi — ce centre intégré qu'une personne ne peut atteindre tant que ses opposés se font la guerre. Le couple met la réconciliation à l'extérieur ; puis chacun la ramène au-dedans. Quelque chose en vous qui était divisé a une chance de se réunir. Cela rejoint l'embryon immortel des taoïstes.

Réparation et guérison. Un contact sûr et accordé travaille réellement sur le système nerveux. Dans le cadre polyvagal de Stephen Porges, la corégulation — l'apaisement d'un corps par la présence stable d'un autre — est la façon dont un système qui a appris le danger apprend peu à peu la sécurité. Un tissu qui retenait une tension depuis des années peut enfin la relâcher. Être en sécurité dans la vulnérabilité guérit profondément les couches les plus intimes de notre âme.


La fertilité demande de la vulnérabilité

Nous avons appris à bâtir nos vies autour du contrôle sous toutes ses formes. Nos vies sont gérées, optimisées, protégées contre l'imprévu. Nous traitons le couple un peu comme du magasinage : garder ses options ouvertes, comparer, améliorer, éviter le risque d'être vu tel qu'on est. Tout cela fait partie de notre culture du « self-love » et de la « réparation du trauma », et ça a sa place… Mais nous avons besoin de plus. Sans vulnérabilité, il n'y a pas de fertilité. Les deux énergies ne peuvent vraiment s'ouvrir l'une à l'autre que lorsqu'aucune ne se défend.


La profondeur plutôt que la nouveauté

Si ce qui est conçu dépend de la qualité de ce que chacun apporte, alors la matière compte.

Nous avons tendance à faire l'éloge de la jeunesse. La culture nous y pousse : le nouveau départ, l'innocence intacte, la personne que rien n'a encore marquée. Il y a une réelle douceur là-dedans, et il est facile de la prendre pour tout ce qui a de la valeur. Mais ce qui rend une union riche — la profondeur de ce qu'une personne peut offrir à une autre —, ce n'est pas la fraîcheur. C'est l'intégration. C'est la quantité d'expériences de vie qui ont été métabolisées en sagesse et en amour conscient.

La douleur qui a été transmutée devient une vraie valeur : de la perspective, de la stabilité, cette capacité de voir à travers qui aide l'autre à rencontrer une part de lui-même qu'il évitait. La douleur encore à vif, elle, a tendance à se transmettre plutôt qu'à se transformer. Cela a un lien avec l'âge. Les plus jeunes ont parfois moins de matière transmutée avec laquelle travailler, parce qu'ils n'ont pas encore vécu assez d'expériences. Les personnes plus âgées peuvent avoir plus de sagesse, de conscience et de valeur acquise à offrir — à condition d'avoir vraiment travaillé sur elles-mêmes.

L'invitation, c'est donc de remarquer que la personne qui a souffert et qui en a fait du sens vous offre bien plus que de la validation. Elle peut vous aider à voir ce que vous ne voyez pas encore en vous. C'est quelque chose de plus rare et de plus fécond que la nouveauté, et il est facile de passer à côté quand on a appris à ne regarder que la surface. Mais cette profondeur chez un partenaire fait naître dans la vie des créations bien plus significatives. C'est ainsi que deux personnes peuvent devenir un véritable « power couple », des guides pour leur communauté. Si un homme choisit une femme faible et innocente qui le valide, il en ressort un peu plus fort. Mais s'il choisit une femme forte et sage qui choisit consciemment de l'aimer, il devient un véritable leader. Parce qu'elle lui ajoute réellement quelque chose de plus. Derrière chaque grand homme se cache une grande femme.


Pourquoi les hommes sont-ils attirés par les femmes plus jeunes ?

Nous savons tous que les hommes ont tendance à être attirés par les femmes plus jeunes, et à délaisser les femmes de leur âge. Et c'est une véritable tragédie pour les femmes plus âgées, qui ont plus de mal à trouver quelqu'un avec qui devenir énergétiquement fertiles et grandir.

Pourquoi un homme passe-t-il si souvent à côté de la femme de son âge pour se tourner vers une plus jeune ? C'est humain et compréhensible, et pourtant, nous devrions tous nous y pencher, parce que cela crée une dérégulation entre les sexes dans la société.

La première chose touche à la fertilité. L'énergie sexuelle est une force qui porte notre potentiel même. Elle détient les clés de notre développement vers ce que nous sommes destinés à devenir, mais elle ne peut se déverrouiller que si nous l'activons par l'attirance et le désir profond, et si nous travaillons sur nous-mêmes. Nous devons résoudre l'énigme des défis de notre vie et de notre amour pour déployer le potentiel inscrit dans notre nature sexuelle (notre ADN). Chaque fois que nous n'avons pas vraiment accompli le but de notre vie, que nous avons manqué la cible, une pulsion plus forte de nous reproduire apparaît, parce que, dans l'intelligence des choses, cette mission de vie inscrite dans notre ADN doit être transmise à un autre porteur. Les adultes qui ont travaillé en profondeur sur eux-mêmes n'ont pas du tout la même pulsion de se reproduire à tout prix. Intérieurement, ils se sentent plus accomplis, comme si leur vie avait suffisamment compté, et il y a une satisfaction là-dedans. Ils sont heureux et prêts à avoir un enfant, prêts au sacrifice, mais la pulsion n'est pas la même que chez celui dont le potentiel se gaspille, faute de pouvoir se déverrouiller.

Il y a aussi une forme d'aveuglement. Quand ce manque de développement intérieur est présent, la personne n'arrive pas à percevoir la valeur intérieure autant que la valeur physique. Un homme qui ne s'est pas beaucoup développé au-dedans tend à ne lire la beauté qu'en surface. La beauté plus profonde, celle qui se forme lentement, à travers les années et la douleur, et qui a un coût sur le corps, lui reste invisible ; alors il se tourne vers ce que ses yeux peuvent saisir.

Ensuite, il y a un besoin de pouvoir. L'innocence d'une femme plus jeune permet à un homme de tenir une autorité qu'il n'a pas encore gagnée par le développement de la sagesse. Là où sa propre croissance intérieure est encore mince, l'inexpérience de la jeune femme rétablit l'équilibre entre eux, et la polarité dont une relation a besoin peut tenir. Une femme de son âge, qui a fait son propre travail, le verrait trop clairement pour lui confier un leadership inconscient. Elle peut accepter de se laisser mener un temps, pour lui donner la chance de se découvrir à travers cela. Mais elle voit si bien les conséquences pour l'un comme pour l'autre qu'elle finira par le dire, d'une manière ou d'une autre. Et si l'homme ne cherche pas à se perfectionner, mais seulement à être validé, il vivra son autorité remise en question comme une menace, plutôt que comme un moyen de devenir encore plus fort.

Il y a aussi un lien avec le temps. La jeunesse en semble encore pleine, pleine de potentiel et de tout ce qui pourrait encore venir, et un homme usé peut se tenir tout près de cela et souhaiter, sans le savoir, échapper au souvenir de la mort. Il peut emprunter ce sentiment à la jeunesse de l'autre. L'espace d'un instant, il peut croire que les années ne l'ont pas rattrapé, lui non plus. C'est une forme de mensonge à soi-même, mais cela peut faire partie de l'excitation d'ensemble.

Et la dernière existe chez les femmes qui n’ont pas travaillé sur elles mêmes. Avec le temps, nous accumulons tous des expériences de vie non digérées. Plus il y en a, plus nous devenons amers, fermés et stériles éngergétiquement. Plus nous avons accumulé de douleurs que nous n’avons pas transformé en sagesse, en amour ou en conscience, plus nous avons développé une écorce de défense autour de nous-mêmes, et un ego solide. Cet égo repousse. Il est le contraire de la radiance de l’innocence d’une jeune femme. Un homme est naturellement repoussé par cet égo et cette écorce de mécanismes de défense, de mental. Pour être à nouveau attirante, la femme plus âgée doit se libérer de son passé en le transformant par la compréhension issue de la compréhension.

Vu ainsi, ce mouvement vers les femmes plus jeunes révèle surtout ce qu'un homme n'a pas encore fait grandir en lui, ou ce que les femmes n'ont pas fait grandir en elles-mêmes. Il revient à chacun de nous de développer son potentiel afin de rester attirant… bien sûr, lorsque les conditions de vie le permettent et que nous ne sommes pas coincés en mode survie.

Ce qui nous ramène là où tout a commencé. Quelque chose naît toujours de l'union. La profondeur et la qualité de l'amour déterminent ce qui sera conçu — et la profondeur que chacun a développée est la matière avec laquelle il travaille. La profondeur fait naître des créations bien plus précieuses, mais elle a un prix : la capacité de reconnaître et d'accueillir cette profondeur.


Références

Les affirmations concernant les traditions citées s'appuient sur les ouvrages suivants, pour qui veut aller plus loin :

  • Kabbale : le Zohar ; le traité médiéval Iggeret ha-Kodesh (La Lettre sainte) ; Gershom Scholem, Les Grands Courants de la mystique juive ; Moshe Idel, Kabbalah: New Perspectives.

  • Tantra et shivaïsme du Cachemire : les Spanda Karikas ; Jaideva Singh, Spanda-Karikas: The Divine Creative Pulsation ; Mark Dyczkowski, The Doctrine of Vibration.

  • Alchimie intérieure taoïste : le Neiye (Inward Training) ; Fabrizio Pregadio, The Encyclopedia of Taoism ; Livia Kohn, Daoism and Chinese Culture.

  • Psychologie des profondeurs : C. G. Jung, Mysterium Coniunctionis et Psychologie du transfert.

  • Système nerveux et corégulation : Stephen W. Porges, La Théorie polyvagale.

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